photo © Sylvain Robert
Le tabou de l’argent et notre cache-sexe préféré
Je suis à la terrasse d’un café marseillais, grande tablée de copines et conversations croisées. À ma droite, une praticienne du mouvement conscient avec laquelle je partage l’importance dans mes accompagnements de la re-connexion au corps, et notamment l’apprentissage de cette sensation fine d’équilibre entre donner et recevoir qui se joue, physiquement, à chaque transaction.
En face de moi, une femme m’interrompt. “Ça fait un moment que je vous écoute, et je t’ai déjà remarquée : on se voit dans les mêmes espaces à Marseille, tu passes souvent sur mon fil LinkedIn. Mais dès que ça parle argent, moi, je zappe direct. Sauf que là… j’ai jamais entendu parler d’argent comme ça. Et ça, ça m’intéresse carrément.”
C’est de ça que j’ai envie de te parler ici : ce sont les personnes avec lesquelles j’ai le plus envie d’avoir une conversation qui, justement, fuient dès que le mot argent est lâché.
Le tabou de l’argent est increvable, même chez les femmes les plus conscientes, les plus engagées, celles qui font le plus de “travail” sur elles-mêmes. Peut-être surtout chez elles.
Le tabou de l’argent, sacré ET impur : devine ce que ça donne ?
Un tabou, c’est ce qui est à la fois sacré et impur. Interdit, dangereux, intouchable. Et pourtant omniprésent. De quoi faire basculer n’importe qui dans l’obsession ou la névrose, et l’argent ne déroge pas à la règle.
Regarde le tabou du sexe. Tant que tu n’en parles pas, tant que tu ne l’expérimentes pas consciemment, tant que tu n’apprends pas à ton rythme à te débarrasser de tout ce que tu as digéré sans le choisir, ça reste un fantasme, ou une angoisse.
C’est seulement en osant que tu commences à entrevoir à quel point ça peut être bon.
Avec l’argent, c’est rigoureusement pareil. Tu commences à avoir une relation à l’argent saine, construite, épanouissante, le jour où tu décides d’apprendre, de pratiquer, d’expérimenter en conscience, d’en parler – et de désapprendre ce dont tu es imprégnée sans le savoir.
Tant que tu ne fais pas ce travail, il te reste une option : ne pas y penser. Prier pour que ça aille. Espérer une baguette magique. Regarder ailleurs pendant que l’argent te glisse entre les doigts, jusqu’à ce que tu n’arrives même plus à suivre tes comptes.
Le tabou de l’argent n’est pas un sortilège mais…
Si on file la comparaison avec le tabou du sexe : croire que l’argent te contrôle, c’est comme oublier le consentement lors d’un rapport sexuel. Oublier que c’est toi qui choisis, à chaque fois que tu poses ta CB sur un TPE. Tu es tentée de croire que c’est l’argent qui décide et que tu n’as rien à dire. Tu es tentée de ne pas prendre la responsabilité de ta part dans la relation. Une manière de refiler la responsabilité à un tiers (un homme, l’argent) que nous avons été invitées à intégrer.
Tu es tentée de croire que l’argent a ses propres intentions. Tu te gardes bien de l’observer de trop près, au cas où. Un envoûtement, en somme. Toute la puissance du tabou : sacré et impur, il semble diriger nos vies et nous dispenser de nos responsabilités.
Et, soyons honnêtes deux secondes, ça arrange bien du monde que tu restes dans cette histoire.
Pour qu’un système fondé sur la croissance perpétuelle continue de tourner, il faut que tu continues de dé-penser. Que tu cesses de penser, d’être responsable de tes actes, dès que tu sors ta carte. Un rôle de spectatrice, pas d’actrice.
Tiens, cette expression, “pouvoir d’achat”, martelée en boucle par les médias : zéro notion de maîtrise de tes choix là-dedans. Juste un niveau de consommation, une quantité. Et elle grave un peu plus profond cette équation foireuse : plus j’ai, plus je peux. Comme si la quantité d’argent que tu détiens disait quoi que ce soit de ton pouvoir réel.
C’est tellement faux. L’argent n’est pas une entité bienveillante ou malveillante dont il faudrait s’attirer les bonnes grâces. C’est un outil, neutre, qui facilite une transaction entre X qui vend et Y qui achète.
À chaque transaction, il signale un choix. Un désir. Un besoin. Les tiens, quand c’est toi qui sors ta CB.
L’argent circule ; le tabou, lui, encombre et obscurcit.
Notre cache-sexe préféré
Voilà pourquoi j’ai commencé à parler d’argent comme je parlerais de sexe : parce que l’argent est notre cache-sexe favori. On s’en sert pour NE PAS se connecter à nous-mêmes. On planque derrière lui ce dont on a un peu honte, ce qu’on ne veut pas regarder en face, ce qu’on ne veut surtout pas montrer aux autres. Nos émotions, nos ombres, nos négociations foireuses avec nous-mêmes.
Écoute ce qu’on se raconte, et que tu as peut-être entendu toi aussi :
“J’ai pas les moyens de faire ce projet” : ça passe tellement mieux que “j’ai pas envie”, “j’ose pas” ou “j’ai pas confiance en moi”.
“Faut bien nourrir la famille” plutôt que “je n’ai pas le courage, pas le temps, pas la légitimité de mettre mon bien-être en priorité et de chercher un poste où je respire”.
“Je veux un mec qui gagne bien sa vie” plus facile à assumer que “j’ai peur de ne pas pouvoir m’offrir la vie qui me correspond”, ou “je préfère la dépendance à l’insécurité”.
“L’argent, ça ne m’intéresse pas” plus valorisant que “je refuse de voir que, dans ce monde, tel qu’il est, l’argent reste l’outil central pour nourrir mes besoins, mes projets, mes valeurs”.
Tu vois le mouvement ? L’argent devient l’alibi parfait. Le mot-écran qui évite d’aller voir ce qu’il y a dessous.
Évidemment : si le tabou de l’argent fonctionne, c’est parce qu’il est omniprésent et désincarné : on n’en parle pas à partir de nos expériences personnelles, on répète des lieux communs et on brasse des fantasmes.
Dégommer le tabou de l’argent commence dans le corps
Casser le tabou du sexe ne se joue pas dans la tête. Ça se joue dans le corps : (ré)apprendre à sentir ce qui s’ouvre, ce qui se ferme, ce qui dit oui, ce qui dit non, (ré)apprendre à ressentir et à communiquer, avec soi d’abord, sans filtre, sans dogme, sans ce qu’on t’a appris à réciter.
Casser le tabou de l’argent, c’est exactement le même chemin. Et c’est très précisément ce dont je parlais à ma voisine, avant que la conversation ne bascule : la reconnexion au corps, l’écoute des émotions, cette sensation d’équilibre entre donner et recevoir, à chaque transaction.
Laurence Vernay, fondatrice de l’école somatique Le Sens du Vivant, m’a posé en interview LA question qui est le point de départ de ma méthode : “Qu’est-ce que l’argent fait dans ton corps ?” Pas dans ta tête. Dans ton corps. (voir l’interview ici et l’article ici)
Cette question change tout, parce qu’on nous a très tôt appris à ne pas écouter notre corps, nos ressentis, nos émotions “t’as pas froid”, “arrête de pleurer, sois forte”, “c’est pas bien d’être en colère”. Le même dressage qui nous coupe de nos ressentis nous coupe de nos besoins et de nos projets, et par conséquent, de notre argent – de l’argent tout court.
Résultat : les émotions n’ont pas disparu, elles se sont juste planquées dans une grosse marmite intérieure, et de là, elles pilotent tes décisions sans te demander ton avis.
Il y a un repère simple, que j’utilise depuis longtemps : l’argent peur te fait agir depuis la contraction – tu stockes pour te protéger, tu acceptes une mission par peur de manquer plutôt que par désir du projet. L’argent cœur te fait agir depuis l’expansion – tu épargnes pour ce qui t’allume vraiment, tu refuses une opportunité bien payée parce qu’elle ne te correspond pas.
L’argent ne juge pas. C’est toi qui le colores. Et ton corps, lui, sait déjà dans laquelle des deux cases tu te trouves (contraction ou expansion) bien avant ta tête.
Ce que tu peux faire, là, maintenant
La prochaine fois qu’une vraie conversation sur l’argent surgit, pas de comptoir, une vraie, repère ce que les gens disent de leur vécu, de leur ressenti (“je me sens… , ça me fait…, j’ai réalisé que… ). Et repère aussi les lieux communs, les idées toutes faites, la psychologie mainstream qui tourne en boucle sans jamais rien dire de personnel.
Puis demande-toi ce que tu pourrais, toi, partager de réellement vécu, ressenti. Et si l’élan est là, fais-le. Il y a de fortes chances que la conversation devienne, d’un coup, très différente.
Et si tu étais, toi aussi, de celles qui zappent quand il s’agit d’argent ?
Je repense souvent à cette femme, au café. À son “je zappe direct”, suivi, dans la même phrase, d’un “et ça m’intéresse carrément”. Ce n’est pas une contradiction. C’est exactement l’endroit où j’ai envie de te rencontrer : celui où l’argent te fait fuir ET où quelque chose, en toi, sait qu’il y a autre chose à trouver là.
Le tabou de l’argent ne tombera pas parce que tu auras lu un article de plus. Il tombe quand tu commences à sentir, dans ton corps, ce qui est juste pour toi, transaction après transaction.
Et toi, la prochaine fois qu’on parle argent devant toi : tu zappes, ou tu restes ?
Pour continuer cette conversation en vrai, rejoins le prochain Café Fric : le meilleur espace pour expérimenter cette libération de parole.




